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Psychanalyse et arts de combat

(par Brice Catherin)


Ma lecture assidue de Freud m’a plusieurs fois amené à des corrélations importantes entre les théories psychanalytiques et la pratique du SaoLim. La plus notable à mon avis se trouve être développée dans Totem et tabou (entre autres), dans lequel Freud parle de l’association des frères, qui développent une technique, un savoir-faire (bref, les pratiquants d’un art martial développant une technique de combat) contre la brutalité sourde du père (tout pouvoir absolu ne s’expliquant que par une plus grande puissance physique, et c’est pas ça qui manque). Bon, c’est une autre histoire.

Dans Le malaise dans la culture (« culture » à prendre dans le sens de « civilisation ») on trouve la justification des endurcissements et de du travail mental en général des arts de combat. Je cite d’abord, tranchant comme je peux dans les dix pages qui développent ce point particulier du livre :

« Rien d’étonnant à ce que, sous la pression de ces possibilités de souffrance, les hommes n’aient cessé de modérer leur prétention au bonheur – tout comme le principe de plaisir lui-même, sous l’influence du monde extérieur, s’est bel et bien remodelé en ce principe plus modeste qu’est le principe de réalité –, à ce qu’on s’estime déjà heureux de s’être sauvé du malheur, d’avoir échappé à la souffrance, à ce que, de façon tout à fait générale, la tâche de l’évitement de la souffrance repousse à l’arrière-plan celle du gain de plaisir. La réflexion enseigne que l’on peut tenter de résoudre cette tâche par des voies très diverses ; toutes ces voies ont été recommandées par les différentes écoles de sagesse et empruntées par les hommes. Une satisfaction sans restriction de tous les besoins s’impose comme la façon la plus tentante de conduire sa vie, mais cela signifie mettre la jouissance avant la prudence et cela trouve sa punition après une brève pratique. Les autres méthodes, dont la visée prédominante est l’évitement de déplaisir, se distinguent selon la source de déplaisir vers laquelle chacune d’elles tourne davantage son attention. De ces procédés-là, il en est d’extrêmes et de modérés, il en est d’unilatéraux et d’autres qui s’attaquent à plusieurs points à la fois. (…) Les méthodes les plus intéressantes pour la prévention de la souffrance sont celles qui tentent d’influencer l’organisme propre. Finalement, toute souffrance n’est que sensation, elle n’existe que dans la mesure où nous l’éprouvons et nous ne l’éprouvons que du fait de certains dispositifs de notre organisme.
« (…)
« De même que la satisfaction pulsionnelle est bonheur, de même une cause de graves souffrances apparaît quand le monde extérieur nous laisse dans l’indigence, nous refusant l’assouvissement de nos besoins. On peut donc espérer, en agissant sur ces motions pulsionnelles, être libéré d’une partie de la souffrance. Ce mode de défense contre la souffrance ne s’attaque plus à l’appareil sensitif, il cherche à se rendre maître des sources internes des besoins. A l’extrême, cela advient dès lors qu’on met à mort les pulsions, comme l’enseigne la sagesse de vie orientale et
comme le réalise la pratique du yoga. (NDLR : ici on peut inclure aussi la pratique des arts martiaux.) Y réussit-on, on a certes aussi abandonné par là toute autre activité (sacrifié la vie), on a seulement acquis de nouveau, par une autre voie, le bonheur du repos. (NDLR : je crois que Freud ne parle ici que des yoguistes à plein temps, qui n’ont pas de vie en dehors de leur pratique de la méditation.) C’est cette même voie que l’on suit, avec des buts modérés, si l’on aspire seulement à la domination de la vie pulsionnelle. Ce qui domine, ce sont alors les instances psychiques supérieures qui se sont soumises au principe de réalité. Ce faisant, la visée de la satisfaction n’est aucunement abandonnée ; une certaine protection contre la souffrance est atteinte du fait que l’insatisfaction des pulsions tenues en dépendance n’est pas ressentie aussi douloureusement que l’est celle des pulsions non inhibées. Mais en revanche il y a là de toute évidence un abaissement indéniable des possibilités de jouissance. Le sentiment de bonheur lors de la satisfaction d’une motion pulsionnelle sauvage, non domptée par le moi, est incomparablement plus intense que lors de l’assouvissement d’une pulsion domestiquée. L’irrésistibilité des impulsions perverses, peut-être, d’une façon générale, l’attrait de ce qui est interdit, trouve ici une explication économique.
« (…) »

Là, un long passage où Freud parle d’autres méthodes de contrôle du déplaisir : dans le désordre, l’art (comme producteur puis comme amateur), l’amour, le délire (la folie) et la drogue.
« (…)
« Malgré cette incomplétude, je risquerai dès maintenant quelques remarques pour conclure notre investigation. Le programme que nous impose le principe de plaisir, devenir heureux, ne peut être accompli, et pourtant il n’est pas permis – non, il n’est pas possible – d’abandonner nos efforts pour le rapprocher d’une façon ou d’une autre de son accomplissement. On peut, pour y parvenir, s’engager sur des voies très diverses, privilégier soit le contenu positif du but, le gain de plaisir, soit le contenu négatif, l’évitement de déplaisir
(NDLR : par exemple par le travail mental développé par les arts de combat). Sur aucune de ces voies nous ne pouvons atteindre tout ce que nous désirons. Le bonheur, dans l’acception modérée où il est reconnu comme possible, est un problème d’économie libidinale individuelle. Il n’y a pas ici de conseil qui vaille pour tous ; chacun doit essayer de voir lui-même de quelle façon particulière il peut trouver la béatitude. »
Donc, pour résumer : l’homme cherche le bonheur. Pour ça, il a deux possibilités complémentaires : rechercher le plaisir, et repousser le déplaisir. Le déplaisir vient de la souffrance, et toute souffrance est mentale puisqu’elle est une sensation. Donc tout l’entraînement de Sao-Lim sur le contrôle de la douleur, des pulsions et des émotions propose des armes puissantes pour repousser le déplaisir. On se rend compte alors avec joie (ou avec dépit, ça dépend de ce qu’on attend de la pratique d’un art martial), qu’on a déjà fait la moitié du chemin vers le bonheur. Reste, en dehors des entraînements, à rechercher le plaisir. Le chocolat, les petites copines et ciné-bourre-pif sont donc un bon complément à l’entraînement, mais Freud dit bien que c’est à chacun de se démerder.

C’était « Psychanalyse et arts de combat », première. A plus.