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Culte du cargo et arts-martiaux


Le “culte du cargo” est un phénomène religieux observé dans certaines sociétés tribales en Nouvelle Guinée, Mélanésie et Micronésie. Ce culte - qui est une forme de messianisme ou millénarisme, et dont il existe encore des survivances notamment au Vanuatu - est apparu lors des premiers contacts des populations des îles du pacifique sud avec les missionnaires chrétiens. Il connu sont apogée lors de la Seconde Guerre Mondiale.

En 1941, le Pacifique devient un théâtre d’opération militaire et des autochtones, jusque là isolés, entrent en contact avec les armées japonaise puis, plus tard, américaine. Ces nouveaux arrivants sont vêtus d’habits sophistiqués, équipés d’outils performants et d’armes à la puissance inconnue. Ils semblent bénéficier de ces objets sans jamais devoir en assurer la production. Les autochtones imaginent alors que ce sont les dieux qui créent ces biens, et qu’ils les envoient par cargo ou avion à ceux qui savent intercéder auprès d’eux.
En 1946, l’armée américaine évacue la plupart de ses bases dans la région et les populations locales se retrouvent livrées à elles-mêmes pratiquement du jour au lendemain. Certains autochtones se mettent alors à fabriquer des reproductions aussi fidèles que possible d’émetteurs radio en bois et fibres végétales, sur lesquels ils imitent les manipulations qu’ils avaient observées et identifiées comme un rituel susceptible d’attirer la faveur des dieux. Ils reconstruisent même des répliques d’infrastructures portuaires et aéroportuaires afin de faire revenir les cargos et avions chargés de biens et de victuailles.
Le terme « culte du cargo » a été adopté dans divers domaines pour désigner l’usage irrationnel d’un protocole dont on ne comprend pas le fonctionnement. En informatique, par exemple, il désigne le fait d’extraire de son contexte un code dédié à une tâche précise en espérant - de façon quasi superstitieuse - qu’il produira les mêmes résultats dans un tout autre environnement.
Les arts-martiaux sont un terrain particulièrement propice au développement du « culte du cargo », car hors de leur contexte historique, social et culturel, il est très facile de se méprendre sur les mécanismes, les effets et les objectifs de ces systèmes de combat.

Des personnes ayant saisi des bribes d’enseignement sans connaitre l’environnement global dans lequel elles s’insèrent tendent à leur attribuer des fonctions erronées. Ou à l’inverse, la volonté d’acquérir certaines aptitudes observées ou fantasmées, peut conduire à des pratiques totalement fantaisistes.

La méprise vient souvent de la tentative d’aborder une tradition avec un mode de pensée inapproprié. Dans le domaine de la médecine, par exemple, des chercheurs occidentaux ont utilisé des instruments d’investigation scientifiques pour tenter de donner une réalité matérielle à certains concepts de la médecine traditionnelle chinoise, sans succès. Pourtant, ces mêmes concepts, lorsqu’ils sont utilisés dans un système de pensée cohérent (quoique non rationnel) permettent d’établir des diagnostiques et des traitements d’une efficacité démontrée.
Le Mélanésien qui voyait un opérateur radio parler devant une boîte garnie de boutons et de cadrans pouvait légitimement penser qu’il s’agissait d’une invocation divine puisqu’elle en avait les principaux aspects extérieurs (concentration, recherche du contact, communication avec un interlocuteur invisible) - et surtout parce que c’était l’analogie la plus proche de ses références culturelles.
Dans l’étude des arts martiaux, il est essentiel d’éviter le piège du « culte du cargo ». Pourtant, les cas de déviance ne manquent pas. Chez certains pratiquants, par exemple, la casse de matériaux a pris une dimension si aberrante qu’elle en devient très comparable au culte mélanésien - comme si le fait de casser une brique résumait à lui-seul l’ensemble des aptitudes nécessaires au combat - sans parler des invraisemblables acrobaties élevées au rang de techniques martiales et autres « cri qui tue ».
L’apprentissage d’une tradition exogène devrait s’effectuer avec un esprit aussi ouvert que possible afin d’acquérir le large panel des éléments qui la constituent, mais également de comprendre la logique spécifique qui organise leurs interactions. Le système peut alors être perçu dans sa globalité et compris de façon cohérente.

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